mercredi 13 mai 2015

Pour une mouillette de trop

La thèse

Le luxe d’une chambre d’un grand hôtel de la côte normande. Au petit matin, alors qu’une brise marine pénètre par la fenêtre ouverte à l’espagnolette, un couple s’offre un luxe d’amoureux : le petit-déjeuner continental consommé dans un univers de draps froissés… 

Beaux, relativement jeunes et tous deux promis à un avenir prometteur, ils ont fait connaissance deux mois auparavant chez des amis communs, se sont revus à diverses occasions avant de s’offrir cette escapade. A ce moment précis de notre histoire, aucun des deux ne peut imaginer qu’il ou elle est sur le point d’abandonner le célibat pour entrer de plain pied dans la conjugalité. En effet, Jean, notre protagoniste, s’apprête simplement à décapiter la calotte de son œuf à la coque, geste qu’il assortit de cette phrase en apparence anodine :
– Ma douce, tu me beurres trois ou quatre mouillettes ?
Alice, encore tout alanguie par le plaisir nocturne, ne se pose aucune question et saisissant le petit couteau à beurre, accède de la plus simple des manières au désir de son compagnon.
C’est ainsi que se prennent certaines habitudes : disons que, dans ce cas précis, les mouillettes sont beurrées[1].

L'antithèse

– Mais enfin, Alice, ma chérie, je n’ai jamais, non au grand jamais, beurré les mouillettes de ton père…
La phrase a fusé et Alice contemple avec stupéfaction son auteur. Aussi loin qu’elle se souvienne, elle a toujours vu cette petite femme se dévouer corps et âme au grand homme. Mais le ton est tel qu’il pousse Alice à se demander si elle n’a pas rêvé les sacrifices de celle dont l’ombre fragile lui a toujours semblé comme gommée par celle imposante de son cher papa.
– C’est vrai, Alice, fais preuve d’un brin de jugeote ma chérie, quelle femme normalement constituée pourrait, à notre époque moderne, accepter que l’homme dont elle partage l’existence soit tout simplement incapable de beurrer lui-même un morceau de pain ?
– Des mouillettes, maman...

Alice se demande alors pourquoi elle s’est lancée dans cette discussion. Cette polémique autour des mouillettes relève du ridicule. Surtout pour elle. Elle vient d’avoir 40 ans – on ne lui en donne pas 35 –, et six jours auparavant elle a obtenu, enfin, la promotion tant espérée. Une promotion qui va la propulser à la tête d’une équipe de quarante-huit hommes, ceux-là mêmes qui, lors de son arrivée à l’usine, ne donnaient pas cher de sa peau. Et pourtant pas plus tard qu’avant-hier, au distributeur de café, elle a entendu:
– … la Stévenin elle a pt’ête plus de couilles qu’un homme…
Plus de couilles qu’un homme. Ces mots lui sont allés droit au cœur. D’ailleurs, le soir même au dîner chez les Dutournier, entre la poire et le fromage, elle a resservi l’anecdote, juste pour le plaisir de voir s’arrondir les yeux de Louise Dutournier. Stupéfaite qu’elle était la maîtresse de maison exemplaire corvéable à merci.

Alice poursuit son dialogue intérieur.
C’est vrai quoi, elle a plus de couilles qu’un homme. Plus de couilles qu’un homme mais… Pourquoi faut-il qu’à ce moment précis de notre récit, Alice repense soudain à sa mère. Sa mère qui n’a jamais beurré les mouillettes de son père. Tandis que, elle, Alice, beurre depuis onze ans les mouillettes de Jean.

Ce qui veut dire… Sa calculatrice cérébrale est en marche. Et au bout du compte, Alice ne peut que constater l’étendue du désastre : Jean a-t-il réellement pris la mesure de son sacrifice ? Certes non, c’est au demeurant tellement flagrant, qu’Alice s’exclame :
– Ca ne peut plus durer !
Pas une mouillette de plus. C’est comme une évidence : il va devoir apprendre à beurrer ses mouillettes comme un grand.
Et nul n’ignore que lorsque Alice prend une décision, elle s’y tient.

La synthèse

Jean ne va pas tarder, il a appelé d’Orly : son avion vient de se poser.
– … fourbu mais satisfait, ça y est les Coréens ont signé… de bon augure...
Alice a écouté d’une seule oreille tant elle se trouve à son affaire. Pour une fois, elle est rentrée plus tôt, mais comme à l’accoutumée, dans un appartement parfaitement rangé. Seuls deux petits détails peuvent éveiller l’attention : dans l’entrée, une valise de taille suffisamment conséquente pour qu’on ne passe pas à côté sans la voir. Et sur la table de la salle à manger, un couvert dressé, unique, singulier : verre et assiette, fourchette et couteau, petite cuillère, sel et poivre du moulin, panière à pain et, l’accessoire incontournable de notre histoire qui trône droit comme… un coquetier.
Et, juste à côté, un petit mémo concis – noirci d’une écriture fine et acérée – ainsi rédigé :
D’Alice à Jean
Le savais-tu ?
A raison de : onze ans de vie commune, trois œufs par semaine, 52 x 11 x 3, et une moyenne de quatre mouillettes par œuf, 52 x 11 x 3 x 4…
J’ai beurré pour toi 6 864 mouillettes environ.
Ce qui signifie que pour la 6 865e, il va bien falloir que tu apprennes à te débrouiller sans moi.
© Fabienne Boidot-Forget, 2015
[1] … ou les carottes sont cuites.

2 commentaires:

  1. J'adore!! Oui on peut toutes s'y reconnaître à un moment de notre existence! Bravo! j'aime vraiment ton style et ton écriture ma belle!

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  2. Merci beaucoup Marie-France! c'est en effet inspiré d'une phase de ma vie ... d'avant !

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